50 ans du CNI (Centre National de l’Informatique) : Un demi-siècle au service de la modernisation de l’État tunisien

SAMI
January 4, 2026 48 mins to read
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Un Demi-Siècle d’Excellence Numérique : L’Épopée du Centre National de l’Informatique (1975-2025)

30 décembre 2025 – Cinquante ans plus tôt jour pour jour, la Tunisie posait la première pierre de sa transformation numérique, sans même en avoir pleinement conscience. En effet, le 30 décembre 1975, le Centre National de l’Informatique (CNI) voyait le jour dans un contexte où l’informatique était encore une technologie émergente, réservée aux États visionnaires. Cinq décennies plus tard, cette institution demeure l’épine dorsale des systèmes d’information de l’État tunisien.

Raconter cette histoire ne se limite pas à égrener une chronologie institutionnelle : il s’agit de témoigner d’une ambition nationale, celle de moderniser l’administration tunisienne par la technologie. Une ambition qui s’est concrétisée au fil du temps, projet après projet, système après système, réseau après réseau.

Centre National de l'Informatique

Table of Contents

I. La genèse du CNI (1975)

Le 30 décembre 1975, sous la présidence de Habib Bourguiba et avec Hédi Nouira comme Premier ministre, la loi n°75-83 officialise la création du Centre National de l’Informatique. Ce geste n’est pas anodin : il reflète une vision stratégique dans laquelle, dans la Tunisie post-indépendance en pleine construction de ses institutions, l’informatique est perçue comme un levier de développement national.

La loi fondatrice confère au CNI le statut d’Établissement Public à caractère Industriel et Commercial, doté de la personnalité civile et de l’autonomie financière, rattaché directement au Premier ministère. Ce positionnement au plus haut niveau de l’État traduit la conviction que l’informatique sera au cœur de la gouvernance administrative, et non une simple fonction support.

Dans les années 1970, l’informatique demeure un domaine mystérieux. Les ordinateurs de l’époque sont d’imposantes machines (les mainframes Bull DPS8) nécessitant des salles climatisées et une expertise rarissime. La Tunisie fait pourtant le pari audacieux de développer ces capacités en interne plutôt que de s’en remettre au secteur privé ou à des prestataires étrangers.

Ce choix s’avère visionnaire. En créant un centre national, le pays parie sur l’avenir : former des compétences locales, développer un savoir-faire national et garantir la souveraineté de l’État sur ses données. À l’époque, rares sont les pays africains ou arabes à franchir ce cap avec autant de détermination.

Le CNI entame donc ses activités avec une mission claire : conseiller les ministères en matière de technologies de l’information, développer des applications à la demande des départements, gérer un centre de calcul et assurer la maintenance des premiers équipements. Les premiers dirigeants et ingénieurs du Centre sont de véritables pionniers qui doivent tout inventer, des procédures aux méthodes de travail, en passant par la formation du personnel.

Comme le rappelle Sofiene Hemissi, ancien Directeur Général du CNI et actuel Ministre de technologies de la communication – lui-même ancien stagiaire du CNI dans sa jeunesse – : « Je me considère encore comme un des enfants de la CNI. » Cette phrase résume bien la culture institutionnelle qui se forge dans ces premières années : le CNI n’est pas qu’un employeur, c’est une école de rigueur et d’excellence.

II. 1975-1985 : Les 10 premières années

Les dix premières années (1975-1985) sont marquées par un apprentissage intensif et la mise en place des premières infrastructures informatiques de l’État. Le CNI recrute ses tout premiers ingénieurs, forme son personnel aux langages de programmation de l’époque – principalement le COBOL – et commence à répondre aux demandes croissantes des ministères en matière d’informatisation.

Parallèlement, cette décennie voit le CNI investir dans des relations internationales fructueuses. Le Centre tisse des liens avec des institutions en France, en Belgique et au Canada, autant de sources précieuses de transfert de technologie. Ces partenariats permettent au CNI de rester à la pointe du progrès et d’importer les meilleures pratiques, tout en les adaptant au contexte tunisien.

Le développement d’INSAF : une prouesse nationale

C’est en 1984 que le CNI signe son premier coup d’éclat, démontrant sa valeur stratégique : le développement du système INSAF (Intégration Nationale des Systèmes Administratifs et Financiers). Cette réussite entièrement made in Tunisia suscite encore aujourd’hui une fierté légitime au sein de l’institution. Comme le souligne le directeur général : « Saviez-vous que la Tunisie a développé en 1984 sa propre solution d’informatisation de la paie des salaires ? Eh oui, nous étions précurseurs dans le développement logiciel. »

INSAF n’est pas un simple logiciel de paie. C’est un système intégré complexe qui gère l’ensemble du cycle de vie administratif des agents de l’État : recrutements, avancements, congés, heures supplémentaires, missions, et bien sûr le versement des salaires. En 1984, à une époque où la Tunisie importait massivement ses solutions logicielles, développer en interne un tel système positionnait le pays parmi les nations pionnières en la matière.

Le déploiement d’INSAF commence modestement, le système équipant progressivement un nombre croissant de ministères. Mais sa conception robuste et évolutive lui permettra de traverser les décennies suivantes, en s’adaptant aux nouvelles technologies et aux besoins grandissants de l’administration. Cette approche « fait maison » devient alors une marque de fabrique du CNI, permettant non seulement des économies substantielles en devises pour un pays en développement, mais surtout la constitution d’un capital de connaissances techniques parfaitement maîtrisé localement.

Ces premières années ont ainsi forgé une culture institutionnelle appelée à marquer durablement l’ADN du CNI : excellence technique, innovation locale et sens aigu du service public. Ce sont des valeurs que nous, qui avons fait nos premières armes au CNI, avons intégrées et portées tout au long de nos carrières.

III. 1985-2000 : La période des grands projets nationaux

De la seconde moitié des années 1980 jusqu’à la fin du siècle, le CNI vit ce que l’on pourrait qualifier d’âge d’or. L’institution monte en puissance et s’impose comme le partenaire incontournable de tous les grands chantiers informatiques de l’État tunisien.

La consolidation d’INSAF

INSAF continue son déploiement et n’a de cesse de s’améliorer durant cette période. Les équipes du CNI lui ajoutent en permanence de nouvelles fonctionnalités, optimisent ses performances et étendent son utilisation à de nouveaux ministères. On assiste au passage d’un simple outil de paie à un véritable système intégré de gestion des ressources humaines, qui transforme en profondeur les pratiques administratives.

Cette extension s’accompagne d’une standardisation des procédures et d’une rigueur de gestion inédites. Désormais, chaque modification dans la fiche de paie d’un fonctionnaire requiert un justificatif formel, numérisé ou dûment référencé dans le système. Comme l’explique le directeur général : « Aucun changement dans la fiche salariale d’un fonctionnaire sur INSAF ne peut se faire sans justificatif écrit ou scanné. » Cette traçabilité réduit considérablement les risques d’erreurs et de fraudes dans la gestion du personnel de l’État.

MADANIA : l’état civil entre dans l’ère numérique

En parallèle, un autre chantier majeur voit le jour : MADANIA, le système dédié à la gestion de l’état civil. Numériser l’état civil du pays est un défi de taille : naissances, décès, mariages, divorces… toute la documentation associée doit être gérée avec une fiabilité absolue et un accès sécurisé sur l’ensemble du territoire.

MADANIA devient progressivement la colonne vertébrale de l’administration civile tunisienne. Son déploiement dans les municipalités et les délégations s’accompagne toutefois de défis considérables en termes de connectivité et de formation des agents locaux. Ces défis, nous le verrons, persisteront pendant de nombreuses années.

SINDA : la révolution douanière

Un projet souvent sous-estimé, mais crucial pour l’économie nationale, voit également le jour durant cette période : SINDA (Système d’Information Douanier Automatisé). Ce système modernise en profondeur les douanes tunisiennes, automatisant les procédures de dédouanement et sécurisant les recettes de l’État.

L’impact de SINDA sur l’économie est direct. En accélérant le dédouanement des marchandises, il fluidifie le commerce international. En sécurisant les recettes douanières, il protège une source de revenus vitale pour le budget de l’État. Ce projet démontre que l’informatique n’est pas qu’une affaire d’efficacité administrative : c’est aussi un levier de performance économique à l’échelle nationale.

La réussite de SINDA institue également un modèle de collaboration qui fera école : le ministère concerné assure la maîtrise d’ouvrage stratégique, tandis que le CNI garantit la maîtrise d’œuvre technique. Cette répartition des rôles deviendra la norme pour la conduite de tous les grands projets informatiques de l’État.

Évolution du statut juridique

Les années 1990 voient aussi évoluer le cadre juridique du CNI. En 1994, la loi n°94-115 du 31 octobre modifie le statut de l’institution. Puis, en 1997, le CNI change de nature juridique pour devenir un Établissement Public à caractère Non Administratif (EPNA). Ce changement reflète une évolution de la vision stratégique : le CNI doit gagner en flexibilité et en autonomie pour mieux répondre aux besoins de ses partenaires au sein de l’État.

Changements de tutelle administrative

De sa création en 1975 jusqu’en 1995, le CNI est directement rattaché aux services du Premier ministère – signe de son importance stratégique. En 1996, la création d’un Secrétariat d’État à l’Informatique entraîne un changement de tutelle : le CNI passe sous l’autorité de ce Secrétariat tout en restant lié au Premier ministère. Puis, en 2001, la création du ministère des Technologies de la Communication marque un tournant : le CNI devient un organisme sous la tutelle de ce nouveau ministère, reflétant l’importance croissante des TIC dans la stratégie nationale.

Premiers réseaux administratifs : RNIA première génération

Les années 1990 voient émerger un besoin crucial : interconnecter les administrations entre elles. Le Réseau National Intégré de l’Administration (RNIA) de première génération est ainsi déployé, reliant les ministères entre eux et avec leurs services régionaux.

Les technologies réseau mises en œuvre sont celles de l’époque : liaisons en fibre optique pour les connexions principales (souvent limitées à 2 Mb/s), liaisons spécialisées et lignes Frame Relay pour les structures secondaires, et dans certains cas de simples accès ADSL en « best effort ». Les débits restent modestes, mais ils représentent une avancée considérable pour des administrations jusque-là habituées à travailler en silos isolés.

Ce premier RNIA pose les bases d’une administration interconnectée, même si ses limites techniques ne tarderont pas à apparaître. Ce réseau hétérogène fera naître la fameuse complainte des agents publics : « Y a pas de réseau » ou « Le système est KO », tant les pannes et lenteurs y seront fréquentes.

IV. Le passage de l’an 2000 (1999-2000)

À la fin des années 1990, le monde informatique tout entier n’a qu’une question en tête : que se passera-t-il lorsque les systèmes passeront de 1999 à 2000 ? Le fameux bug de l’an 2000 fait trembler les directions informatiques aux quatre coins du globe.

Pour le CNI, l’enjeu est colossal. Des systèmes critiques comme INSAF (qui gère la paie de centaines de milliers de fonctionnaires) doivent continuer à fonctionner sans la moindre interruption. MADANIA, qui administre l’état civil de toute la population, ne peut se permettre aucune défaillance. SINDA, garant des recettes douanières, doit impérativement rester opérationnel. La moindre panne pourrait paralyser l’administration et engendrer une crise sociale et économique majeure.

Les équipes du CNI se mobilisent alors en conséquence, dans ce qui s’apparente à une course contre la montre. Chaque ligne de code est passée au crible, chaque système est éprouvé et ré-éprouvé dans des environnements de simulation. Les développeurs travaillent d’arrache-pied pour identifier et corriger les problèmes potentiels dans des applications parfois vieilles de quinze ans. Des plans de contingence sont préparés et des équipes d’astreinte sont sur le pied de guerre pour la nuit du 31 décembre 1999.

Le passage à l’an 2000 se déroule finalement sans incident majeur pour les systèmes gérés par le CNI. Les salaires des fonctionnaires sont versés en temps et en heure début janvier 2000. Les systèmes d’état civil continuent de fonctionner normalement. Les douanes ne subissent aucune interruption. Ce succès, peu médiatisé car invisible aux yeux du grand public, témoigne de la maturité technique atteinte par le CNI et de la qualité du travail accompli par ses équipes.

Cette période entraîne toutefois une prise de conscience : les systèmes vieillissent, les technologies évoluent à grande vitesse et une dette technique s’accumule progressivement. Il faudra bientôt moderniser, refondre, repenser certains outils. Mais sur l’instant, le CNI vient de prouver qu’il sait gérer avec brio une crise technologique de portée mondiale.

V. 2000-2010 : L’e-gouvernement et la transformation numérique

Les années 2000 marquent une nouvelle étape dans l’histoire du CNI. L’institution atteint une phase de maturité, consolidant ses acquis tout en se préparant à relever les défis de l’ère d’Internet qui s’annonce.

La révolution Internet et de nouvelles attentes

L’entrée dans le nouveau millénaire coïncide avec une transformation profonde du paysage technologique, marquée par l’explosion d’Internet et des technologies du Web. Cette révolution impose au CNI de nouveaux défis : des systèmes conçus pour l’ère des mainframes et des architectures centralisées doivent évoluer vers des modèles plus ouverts et plus accessibles.

Parallèlement, les attentes des usagers changent. Citoyens et entreprises, habitués aux services en ligne du secteur privé, commencent à exiger la même simplicité dans leurs interactions avec l’administration. Le concept d’administration électronique (e-gouvernement) émerge ainsi comme une priorité nationale incontournable.

La réorganisation de 2007

En juin 2007, le décret n°2007-1359 vient fixer l’organisation administrative et financière du CNI ainsi que les modalités de son fonctionnement. Ce texte clarifie les missions de l’institution et structure ses activités autour de ses principaux métiers :

  • Maîtrise d’ouvrage déléguée et pilotage de projets informatiques ;
  • Développement d’applications nationales, sectorielles et à usage commun ;
  • Hébergement et exploitation des systèmes d’information de l’État ;
  • Gestion des réseaux informatiques gouvernementaux et de la sécurité ;
  • Formation, assistance et support aux utilisateurs ;
  • Conseil et expertise en matière de TIC.

Ce décret confie également au CNI de nouvelles responsabilités dans le cadre de la politique nationale d’e-gouvernement, notamment la gestion du Réseau National Intégré de l’Administration et de l’Intranet gouvernemental. Le CNI n’est plus seulement un développeur d’applications : il devient l’architecte et l’opérateur de l’infrastructure numérique de l’État.

Premiers services en ligne transactionnels

Durant cette période, on voit émerger les premiers services véritablement transactionnels accessibles aux citoyens et aux entreprises. Par exemple, le système EDINAR, développé en partenariat avec La Poste tunisienne, permet le paiement de factures en ligne. Les inscriptions universitaires peuvent désormais se faire à distance via Internet. La télédéclaration fiscale, un chantier immense requérant sécurité et disponibilité 24h/24, commence également à prendre forme.

Le CNI sort peu à peu de l’ombre des back-offices pour interagir directement avec le citoyen. Cette évolution demande de nouvelles compétences : des interfaces utilisateur conviviales, une sécurité renforcée, la gestion de pics de trafic et un support adapté au grand public.

INSAF : vers la transparence au ministère de l’Intérieur

2011 marque un tournant pour INSAF. Le système est imposé au ministère de l’Intérieur pour la gestion des salaires de ses agents – policiers et personnels de sécurité compris. Jusqu’alors, ce ministère gérait manuellement ses effectifs et leurs paies, un vestige des pratiques opaques de l’ère Ben Ali.

L’intégration d’INSAF au sein du ministère de l’Intérieur révèle soudain des réalités jusqu’alors occultées. Le nombre exact de policiers et d’agents de sécurité devient enfin transparent. Les emplois fictifs sont éliminés. La traçabilité des absences, des congés et des heures supplémentaires devient possible pour la première fois.

Comme l’explique le directeur général, cette extension a été « la première étape dans l’édifice de la transparence d’un secteur longtemps occulté sous Ben Ali. » Cette évolution illustre comment les systèmes informatiques du CNI deviennent, au-delà de leur fonction technique initiale, de véritables outils de gouvernance démocratique et de transparence.

TUNEPS : la transformation des achats publics

Toujours dans les années 2000, le CNI développe TUNEPS, le système tunisien des achats publics en ligne. Cet outil vise à moderniser et à rendre plus transparentes les procédures de passation des marchés publics, depuis la publication des appels d’offres jusqu’à l’attribution des contrats.

Grâce à TUNEPS, les entreprises peuvent consulter les opportunités d’affaires avec l’État, soumettre leurs offres électroniquement et suivre l’avancement de leurs dossiers. Pour l’administration, le système automatise les processus, réduit les délais et améliore considérablement la traçabilité des opérations. TUNEPS s’impose comme un outil crucial dans la lutte contre la corruption et pour améliorer la gouvernance des marchés publics.

Des défis persistants de connectivité

Malgré ces avancées, la fin des années 2000 met en lumière les limites criantes du RNIA de première génération. Les débits offerts sont insuffisants, les pannes fréquentes, et la qualité de service inégale selon les régions.

Dans les administrations locales – en particulier les municipalités – la fameuse phrase « le système est KO » (faisant écho au « y a pas de réseau » mentionné plus haut) devient un refrain désespérant. Le problème vient parfois réellement du réseau, mais souvent de causes plus triviales : une imprimante mal configurée, du papier bloqué, un câble débranché, ou même, dans de rares cas, un sabotage délibéré.

Face à chaque dysfonctionnement, c’est le CNI que l’on appelle à la rescousse. Ses équipes se déplacent aux quatre coins du pays pour des interventions qui relèvent parfois du simple dépannage de base. Cette situation révèle un problème structurel persistant : le manque de compétences informatiques dans de nombreuses administrations locales, et l’urgence de doter l’État d’un réseau plus performant et plus fiable.

VI. 2010-2020 : La décennie de modernisation accélérée

La décennie 2010 est celle d’une accélération sans précédent de la transformation numérique de l’État tunisien. Le CNI se retrouve au cœur de cette dynamique, tout en devant composer avec les bouleversements politiques de 2011.

Un nouveau contexte politique

Les changements politiques consécutifs à la Révolution de 2011 créent un contexte radicalement nouveau. Les exigences de transparence, de redevabilité et d’efficacité de l’administration deviennent des revendications pressantes de la société civile. Les systèmes du CNI, initialement conçus pour améliorer l’efficacité interne de l’administration, se voient assigner une mission supplémentaire : servir d’outils de régulation, de contrôle et de transparence démocratique.

Le CNI contribue activement à la transition en fournissant l’infrastructure technique pour les premières élections libres de l’après-révolution. En collaboration avec l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE), le Centre prouve une fois de plus sa neutralité technique et sa fiabilité dans des moments critiques pour le pays.

Certification ISO 9001 : la qualité au rendez-vous

Le CNI obtient en 2015 la certification ISO 9001:2015, qui atteste de la qualité de ses processus et de son système de management. Cette certification, régulièrement renouvelée depuis, positionne l’institution parmi les organismes publics tunisiens engagés dans une démarche qualité structurée.

La version 2015 de la norme ISO 9001 met l’accent sur l’approche par les risques et les opportunités, la satisfaction des clients (ici les ministères et usagers des services) et l’amélioration continue. Le CNI intègre ces exigences dans son fonctionnement quotidien, professionnalisant davantage ses services et mettant en place des indicateurs de performance rigoureux.

Plan Tunisie Digitale 2020

En 2016, la Tunisie lance son Plan National Stratégique Tunisie Digitale 2020. Ce plan ambitieux vise à accélérer la transformation numérique du pays dans tous les secteurs, et le CNI y est naturellement mobilisé comme pilier de l’axe e-gouvernement.

Le plan identifie plusieurs chantiers prioritaires où le CNI joue un rôle central :
– La modernisation des grandes applications de l’État (INSAF, MADANIA, TUNEPS) ;
– La mise en place d’une infrastructure cloud gouvernementale ;
– Le développement de l’interopérabilité entre les systèmes d’information publics ;
– La dématérialisation des procédures administratives ;
– L’amélioration de la relation entre l’administration, les citoyens et les entreprises.

RNIA 2 : le réseau administratif nouvelle génération

Les limitations du RNIA de première génération deviennent, à l’aube de 2016, de plus en plus insupportables. Les administrations se plaignent de pannes récurrentes, de débits insuffisants et de temps de réponse excessifs. Les municipalités, en particulier, peinent à exploiter INSAF en raison de connexions inadéquates, souvent dimensionnées au début des années 2000 pour le seul système MADANIA.

Le projet RNIA 2 est alors lancé. Il vise à déployer une infrastructure réseau moderne, offrant des débits adaptés aux besoins actuels, une qualité de service garantie et une couverture exhaustive du territoire. Le RNIA 2 a pour ambition d’interconnecter non seulement les ministères et leurs administrations centrales, mais aussi l’ensemble des collectivités locales : gouvernorats, délégations, municipalités. L’objectif est de créer enfin le système nerveux numérique de l’administration tunisienne, capable de supporter non seulement les applications existantes mais aussi les services de demain.

L’intégration des municipalités à INSAF : un chantier semé d’embûches

Parmi les projets les plus ambitieux et les plus complexes de cette période figure l’extension du système INSAF aux municipalités. Décidée par la Présidence du gouvernement en 2011, cette initiative se heurte à des obstacles multiples, illustrant parfaitement les défis de la transformation numérique à l’échelle locale.

Les difficultés sont « principalement logistiques et techniques ». « les municipalités sont encore connectées au CNI par des lignes à faible débit, dimensionnées depuis le début des années 2000 pour l’utilisation principalement d’un autre système qui est Madania. D’autres n’ont pas de machines correctement installées capables de se connecter à INSAF. »

Au-delà des infrastructures, le projet se confronte à un manque de compétences locales : « Certaines municipalités n’ont pas de personnes dédiées ou formées pour utiliser une application comme INSAF avec toute sa rigueur de gestion. » Enfin, des obstacles administratifs freinent le processus : « Il est impossible d’introduire un nouveau salarié dans le système INSAF sans tous les justificatifs. Beaucoup de municipalités en sont encore à rassembler tous les éléments de dossier pour chacun de leurs employés. »

En 2016, seules près de 20 % des municipalités parviennent effectivement à utiliser INSAF pour payer leurs fonctionnaires, en dépit des échéances répétées et de la volonté politique affichée. Ce chantier met en lumière une réalité souvent négligée : la transformation numérique ne se résume pas à développer des systèmes performants ; elle exige aussi des infrastructures adéquates, des compétences humaines sur le terrain et une modernisation des procédures administratives.

Un Data Center au cœur de l’État

Le CNI exploite et modernise en continu son centre de traitement des données (Data Center) dédié à l’hébergement des grandes applications de l’État. Avec une cinquantaine de serveurs reliés à 4 500 postes de travail répartis dans 1 200 structures administratives, ce centre constitue littéralement le cœur battant de l’administration numérique tunisienne.

Les systèmes critiques comme INSAF, MADANIA ou TUNEPS y sont hébergés, avec des garanties élevées de disponibilité, de sécurité et de continuité de service. Des procédures rigoureuses de sauvegarde et de reprise après sinistre sont en place pour assurer que même en cas d’incident majeur, les services essentiels puissent continuer à fonctionner.

Conscient de l’importance stratégique de cette infrastructure, le CNI investit régulièrement pour la moderniser. Il adopte progressivement des technologies de virtualisation afin d’optimiser l’utilisation des ressources et d’améliorer la flexibilité et la réactivité de son architecture technique.

L’interopérabilité : un défi stratégique

Un des grands chantiers de la fin des années 2010 réside dans l’interopérabilité des systèmes d’information publics. Chaque ministère et administration a développé au fil du temps ses propres applications, souvent en silos isolés les uns des autres. Faire communiquer ces systèmes devient crucial pour gagner en efficacité et offrir de meilleurs services aux usagers.

Le CNI s’attelle à développer des solutions d’interopérabilité, notamment par la mise en place de bus de services et d’API, qui permettent aux différents systèmes d’échanger des données de manière sécurisée et standardisée. L’objectif poursuivi est ambitieux : concrétiser le principe « Dites-le nous une fois », selon lequel un citoyen ne devrait pas avoir à fournir un document administratif (par exemple un extrait de naissance) à une administration si celle-ci peut le récupérer directement à la source (en l’occurrence, dans la base de données de l’état civil).

VII. 2020-2025 : Défis contemporains et nouveaux horizons

Les cinq années écoulées (2020-2025) ont confronté le CNI à des défis inédits, tout en ouvrant de nouvelles perspectives stratégiques pour l’avenir.

La pandémie de COVID-19 : un test de résilience

La crise sanitaire de 2020 a brutalement mis en lumière l’importance cruciale des systèmes d’information gouvernementaux. Du jour au lendemain, confinement oblige, l’administration a dû continuer à fonctionner à distance, en mode télétravail.

Les systèmes du CNI, en particulier INSAF, ont prouvé leur robustesse dans cette épreuve. Les salaires des agents de l’État ont continué d’être versés sans interruption, même au plus fort de la pandémie. Cette continuité de service, assurée par des infrastructures solides et des équipes dévouées, a été un facteur de stabilité essentiel en temps de crise.

Par ailleurs, la pandémie a accéléré la prise de conscience de la nécessité de digitaliser bien davantage de services administratifs, et de renforcer les capacités de travail à distance dans la fonction publique. Des projets numériques qui semblaient pouvoir attendre sont soudain devenus prioritaires.

Partenariats internationaux renforcés

En septembre 2022, le CNI signe un mémorandum d’entente avec le National Information Resources Service (NIRS) de Corée du Sud pour une coopération technique dans le domaine de l’e-gouvernement. Ce partenariat illustre la reconnaissance internationale de l’expertise accumulée par le CNI et ouvre des opportunités de transfert de technologie et de partage d’expérience.

La Corée du Sud faisant figure de référence mondiale en matière d’administration électronique, ce partenariat permet au CNI d’accéder aux meilleures pratiques coréennes, d’échanger sur les défis communs et de bénéficier de formations pointues sur les technologies de pointe.

Au-delà de la Corée, le CNI entretient ses liens avec ses partenaires historiques en France, en Belgique et au Canada, tout en développant de nouvelles coopérations avec des pays africains désireux de s’inspirer de l’expérience tunisienne.

G-Cloud : le virage du cloud national

Le CNI engage sa mutation infrastructurelle la plus ambitieuse : le passage au cloud computing. La création d’un cloud gouvernemental privé, le G-Cloud, vise à rationaliser les coûts et à moderniser l’architecture technique de l’État. Plutôt que chaque ministère n’achète et ne gère ses propres serveurs, le CNI offre une infrastructure mutualisée, virtualisée, élastique et hautement sécurisée.

Cette évolution technologique aligne la Tunisie sur les standards internationaux et permet un déploiement plus rapide des nouvelles applications gouvernementales. Le G-Cloud offre également une meilleure maîtrise des coûts, une montée en charge facilitée et une gestion centralisée de la sécurité des systèmes.

Identité numérique : Mobile ID et e-Houwiya

En collaboration avec les opérateurs télécoms et l’Agence Nationale de Certification Électronique (ANCE), le CNI pilote la mise en place du dispositif Mobile ID (e-Houwiya). Cette solution permet une authentification forte du citoyen via son smartphone, ouvrant la voie à une administration entièrement dématérialisée.

Mobile ID représente une petite révolution dans la relation entre le citoyen et l’administration. Un simple téléphone mobile devient la clé d’accès à l’ensemble des services administratifs, sans qu’il soit nécessaire de se déplacer physiquement. Cette innovation est particulièrement précieuse pour les citoyens des zones rurales éloignées des centres administratifs.

Nouvelles technologies : IA, Big Data, blockchain…

Ces dernières années voient émerger des technologies disruptives qui transforment l’informatique : intelligence artificielle, big data, blockchain… Le CNI se doit de s’approprier ces avancées et d’évaluer comment les intégrer aux systèmes de l’État.

Des projets pilotes sont lancés afin d’explorer l’utilisation de l’IA pour automatiser certaines tâches administratives, recourir à l’analyse prédictive pour optimiser l’allocation des ressources, ou encore détecter des anomalies et fraudes potentielles dans les systèmes de paie et les marchés publics.

Parallèlement, le CNI commence à réfléchir aux apports possibles de la blockchain pour certifier des documents administratifs ou garantir la traçabilité de certaines procédures.

Cybersécurité : une priorité croissante

Avec la numérisation accélérée de l’administration, la cybersécurité est devenue un enjeu majeur. Les systèmes du CNI constituent des cibles de choix pour des cyberattaques qui pourraient paralyser l’appareil d’État ou compromettre des données sensibles concernant des millions de citoyens.

Le CNI renforce en permanence ses dispositifs de sécurité : pare-feux de nouvelle génération, systèmes de détection d’intrusion, chiffrement des communications, plans de réponse aux incidents, etc. Des audits de sécurité réguliers sont menés, et les équipes sont formées aux meilleures pratiques en la matière.

La collaboration avec l’Agence Nationale de la Sécurité Informatique (ANSI) s’est intensifiée, afin de garantir un niveau de protection optimal des systèmes critiques de l’État. Dans un contexte géopolitique tendu et face à des cybermenaces toujours plus sophistiquées, cette vigilance de tous les instants est plus indispensable que jamais.

Capital humain : le défi du renouvellement des compétences

Comme toute organisation technologique, le CNI doit sans cesse veiller à la mise à niveau de ses compétences internes. Les technologies évoluent à un rythme effréné, et rester à la pointe exige un investissement continu dans la formation.

Le CNI organise régulièrement des programmes de formation pour ses 213 agents (dont 107 ingénieurs et 15 techniciens). Ces formations couvrent aussi bien les nouvelles technologies émergentes que les compétences organisationnelles indispensables au travail en mode projet et à la collaboration avec les partenaires de l’administration.

Cependant, le Centre fait face à une difficulté structurelle : la concurrence du secteur privé. Les ingénieurs formés au CNI acquièrent une expertise précieuse et sont souvent débauchés par des entreprises offrant des rémunérations que la fonction publique ne peut égaler. Cette fuite des cerveaux constitue une préoccupation constante pour la direction du CNI.

En parallèle, le CNI joue un rôle de formateur pour l’ensemble de l’administration en proposant des formations aux agents des ministères, des collectivités et des organismes publics. Chaque année, des séminaires de haut niveau sont organisés, contribuant à élever le niveau global de compétence IT dans la fonction publique tunisienne.

VIII. Témoignage personnel — Une école de rigueur, une famille professionnelle

Parmi les milliers de professionnels qui ont grandi au contact du Centre National de l’Informatique, nombreux sont ceux qui parlent du CNI avec une émotion particulière, presque filiale. Pour ma part, je peux le dire avec simplicité et sans emphase : le CNI m’a tout donné, et le CNI m’a tout appris.

J’ai intégré le CNI le 30 septembre 2002, au tout début de ma carrière, en tant qu’Administrateur de bases de données au département CIATI, c’est-à-dire le data center du CNI, ce cœur silencieux où l’on mesure très vite la différence entre “faire de l’informatique” et faire tenir un pays. Là-bas, on ne travaille pas sur des concepts : on travaille sur des services qui doivent être disponibles, fiables, traçables, et continus — parce que derrière chaque application, il y a des agents publics, des citoyens, des droits, des échéances, et parfois des urgences nationales.

Ce que le CNI m’a transmis, au-delà des compétences techniques, c’est une culture professionnelle :

  • la rigueur dans la conception et l’exploitation,
  • l’attention aux détails (ceux qui évitent les incidents),
  • l’importance de la documentation (celle qui sauve à 3h du matin),
  • et surtout cette conscience permanente que l’informatique publique n’a pas le droit à l’improvisation.

Je me souviens aussi d’une anecdote qui, avec le recul, symbolise parfaitement ce que représente le CNI : mon N+1 à l’époque était Fayçal Sboui — aujourd’hui Directeur Général du CNI. Ce détail n’en est pas un. Il raconte une institution où les trajectoires se construisent dans la durée, où l’on peut entrer jeune technicien ou ingénieur, apprendre sur le terrain, porter des responsabilités, grandir avec l’institution, et finir par la diriger. C’est aussi cela, le CNI : un lieu qui forme et qui élève.

Travailler au CIATI sous les ordres de Mr Nejib Jenhani le chef du département, c’était vivre au rythme des impératifs de production : quand tout fonctionne, personne ne s’en rend compte — et c’est justement le signe que le travail a été bien fait. Mais la réalité, nous la connaissions : si un système critique tombe, ce ne sont pas des indicateurs qui clignotent, ce sont des salaires qui risquent d’être retardés, des services administratifs qui se figent, et une chaîne entière d’activités publiques qui se retrouve sous tension. Cette responsabilité forge une discipline que l’on n’oublie jamais.

Avec le temps, j’ai compris que le plus grand héritage du CNI n’est pas seulement dans ses systèmes, ses réseaux ou ses plateformes. Il est aussi dans ce qu’il imprime en chacun de ceux qui y passent : une exigence de qualité, un sens aigu du service public, et une forme d’humilité professionnelle — parce qu’au CNI, la réussite est souvent silencieuse, mais elle est essentielle.

C’est pourquoi, au moment où le CNI célèbre son cinquantième anniversaire, je ressens à la fois de la fierté et de la gratitude. Fierté d’avoir été, une pièce de cette grande mécanique nationale. Et gratitude envers une institution qui, dès mes premiers pas, m’a appris ce que signifie réellement servir l’État par la technologie.

IX. Bilan et chiffres clés (2025)

En 2025, le CNI affiche un bilan chiffré impressionnant qui témoigne de l’ampleur de son activité et de son impact sur l’administration tunisienne :

Ressources humaines :
– 213 agents au total ;
– 107 ingénieurs hautement qualifiés ;
– 15 techniciens spécialisés ;
– Des équipes pluridisciplinaires couvrant tous les domaines de l’informatique : développement, infrastructures, réseaux, sécurité, formation…

Infrastructure technique :
– 50 serveurs de production dans le Data Center national ;
– 4 500 postes de travail connectés à travers le pays ;
– 1 200 structures administratives interconnectées via les réseaux du CNI ;
– Un Data Center certifié pour l’hébergement des applications critiques de l’État ;
– Des systèmes de sauvegarde et de continuité d’activité éprouvés.

Impact opérationnel :
– 620 000 agents de l’État gérés par le système INSAF ;
– Des centaines de millions de dinars de salaires versés chaque mois sans interruption depuis 1984 ;
– Des millions d’actes d’état civil traités via MADANIA ;
– Des milliers de procédures d’achats publics effectuées via TUNEPS ;
– Des millions d’opérations douanières traitées via SINDA.

Qualité et certifications :
– Certification ISO 9001:2015 pour le système de management de la qualité ;
– Processus de travail alignés sur les standards ITIL v3 pour les services IT ;
– Audits réguliers et démarche d’amélioration continue des processus ;
– Engagement actif dans la gouvernance et la lutte contre la corruption.

Expérience et expertise :
– 50 ans d’expérience cumulée dans les TIC au service de l’État ;
– Un savoir-faire reconnu aux niveaux national et international ;
– Des partenariats avec des institutions de référence mondiale (Corée du Sud, France, Belgique, Canada…) ;
– Une expertise souveraine dans le développement de systèmes critiques et stratégiques.

Ces chiffres ne sont pas que de froides statistiques. Ils représentent l’ampleur de la responsabilité qui pèse sur les épaules du CNI et témoignent de sa capacité à remplir sa mission au quotidien, dans la durée, en dépit des aléas politiques, économiques et technologiques qu’a connus le pays.

X. Enjeux et défis pour l’avenir (post-2025)

Cinquante ans d’existence offrent le recul nécessaire pour porter un regard lucide sur le CNI : l’institution a accumulé des succès indéniables, mais elle a aussi rencontré des écueils et fait face à des critiques constructives. De cette riche expérience, on peut dégager des forces, des faiblesses et des enseignements pour l’avenir, afin d’aborder au mieux les défis de la prochaine décennie et au-delà.

Atouts et acquis : Le CNI a su, en un demi-siècle, développer des atouts majeurs. Souveraineté numérique : en concevant et développant ses propres solutions, l’État tunisien a gardé la maîtrise de ses systèmes d’information critiques. INSAF, créé en 1984, fonctionne encore aujourd’hui – constamment amélioré, mais jamais remplacé par une solution étrangère. Cette souveraineté a une valeur inestimable à l’heure où les données constituent un enjeu stratégique et géopolitique. Expertise locale : le CNI a permis l’émergence en Tunisie d’une expertise informatique de haut niveau. Ses ingénieurs sont capables de concevoir, développer et maintenir des systèmes complexes à grande échelle. Ce savoir-faire irrigue l’ensemble de l’écosystème IT du pays, tant public que privé. Continuité de service : malgré les soubresauts politiques (révolution de 2011), économiques ou sanitaires (pandémie de 2020) et les aléas techniques, les systèmes du CNI ont toujours continué de fonctionner. Cette résilience remarquable témoigne du professionnalisme des équipes et de la robustesse des infrastructures mises en place. Transfert de connaissances : le CNI a formé des centaines de professionnels qui ont ensuite essaimé à travers l’administration et le secteur privé, démultipliant l’impact de l’institution bien au-delà de ses murs. Neutralité technique : dans un pays qui a connu de profondes transitions politiques, le CNI a su préserver sa neutralité et continuer à servir l’État quel que soit le gouvernement en place, faisant de la technologie un outil au service exclusif de l’intérêt général.

Faiblesses et défis persistants : Tout n’est pas parfait pour autant, et le CNI fait face à plusieurs problèmes structurels. Dette technique : certains systèmes développés il y a des décennies accusent le poids des ans. Maintenir ces applications legacy tout en développant de nouvelles solutions cloud-native mobilise énormément de ressources. La modernisation technologique est entamée mais prend du temps et exige des investissements lourds. Connectivité : le réseau administratif de première génération a montré ses limites. En attendant le déploiement complet du RNIA 2, les problèmes de réseau continuent de pénaliser la qualité de service, surtout dans les régions éloignées. Ces défaillances récurrentes engendrent une frustration compréhensible chez les usagers et nuisent à l’image du CNI. Compétences locales inégales : si le CNI concentre en son sein des compétences élevées, beaucoup d’administrations – notamment les municipalités – manquent de personnel informatique qualifié. Cette asymétrie ralentit le déploiement de nouveaux services et force souvent le CNI à intervenir pour des problèmes basiques qui devraient être résolus localement. Résistance au changement : la digitalisation de l’administration se heurte parfois à des obstacles culturels. Certains agents publics restent attachés aux procédures papier qu’ils maîtrisent et rechignent à adopter de nouveaux systèmes numériques, ce qui freine l’implémentation de certaines innovations. Lenteur administrative perçue : du fait de son rôle central, le CNI est parfois perçu comme un goulot d’étranglement bureaucratique. Les ministères souhaitent avancer vite, tandis que les procédures de validation du CNI – garantes de sécurité et de cohérence – peuvent sembler lourdes. Trouver le bon équilibre entre agilité et rigueur reste un défi constant. Fuite des talents : enfin, le point peut-être le plus préoccupant concerne les ressources humaines. Le CNI forme des ingénieurs d’élite qui, une fois aguerris, sont courtisés par le secteur privé ou l’étranger avec des offres salariales que la fonction publique ne peut égaler. Retenir les talents dans un contexte de concurrence féroce est un enjeu crucial pour l’avenir.

Leçons apprises : Un demi-siècle d’expérience a également enseigné au CNI quelques principes clés. Infrastructure vs applications : un bon logiciel ne sert à rien sans un réseau fiable. Investir dans les infrastructures (réseau, matériel) est tout aussi crucial que développer des applications performantes. Le projet RNIA 2 en est l’illustration : sans un réseau robuste, toute avancée future serait sévèrement limitée. Formation continue : les technologies évoluent trop vite pour que l’on se repose sur les acquis. La montée en compétence permanente des équipes est une nécessité absolue. Le CNI doit investir massivement dans la formation de ses agents s’il veut rester à la pointe. Pragmatisme : les solutions doivent être adaptées au contexte local. Importer des best practices internationales est utile, mais encore faut-il les ajuster aux réalités tunisiennes (contraintes budgétaires, compétences disponibles, maturité des utilisateurs). Un certain pragmatisme local est indispensable au succès des projets. Centrer les utilisateurs : les meilleurs systèmes sont ceux conçus en étroite collaboration avec leurs utilisateurs finaux. Une approche trop descendante montre vite ses limites. Impliquer les futurs usagers dès la conception est un gage de succès pour les projets de transformation. Résilience organisationnelle : les crises (bug de l’an 2000, révolution, pandémie…) ont rappelé l’importance de la préparation, de la redondance des systèmes et de l’agilité organisationnelle. Le CNI a su faire preuve de résilience, mais il doit continuer à la cultiver activement. Communication : enfin, le CNI souffre parfois d’un déficit de communication. Ses succès sont souvent invisibles (quand tout fonctionne, personne n’y prête attention), alors que le moindre problème est très visible. Mieux communiquer sur le travail accompli et les bénéfices apportés est devenu essentiel pour valoriser l’action du CNI et emporter l’adhésion.

Défis pour l’avenir : en entrant dans sa 51 ème année, le CNI a conscience des défis immenses qui l’attendent au-delà de 2025. Le paysage technologique évolue à une vitesse vertigineuse, et les attentes des citoyens envers l’administration numérique ne cessent de croître. Parmi les chantiers prioritaires de l’ère post-2025, on peut citer :

  • Transformation digitale accélérée : multiplier les services administratifs en ligne accessibles 24h/24 et 7j/7, développer des applications mobiles intuitives pour les citoyens, créer des guichets uniques virtuels regroupant l’ensemble des démarches, et introduire davantage d’automatisation intelligente afin de libérer les agents des tâches répétitives à faible valeur ajoutée.
  • Open data et transparence : rendre accessibles les données publiques non sensibles via des portails ouverts, fournir des API aux développeurs, chercheurs et journalistes pour exploiter ces données, tout en garantissant la protection des informations personnelles. Publier également des tableaux de bord et indicateurs de performance de l’administration pour renforcer la reddition de comptes.
  • Cloud et modernisation des infrastructures : finaliser le déploiement du G-Cloud national et définir une stratégie claire (cloud public, privé ou hybride). Migrer progressivement les applications historiques vers des architectures cloud-native, optimiser les coûts tout en améliorant performance et scalabilité, et assurer la souveraineté des données dans ce nouvel environnement.
  • Intelligence artificielle au service de l’État : déployer des chatbots et assistants virtuels pour répondre aux usagers, utiliser l’analyse prédictive pour optimiser l’allocation des ressources et améliorer la prise de décision, détecter automatiquement les anomalies et fraudes dans les systèmes publics, automatiser le traitement de tâches administratives répétitives et tirer parti de l’IA pour une administration plus proactive.
  • Cybersécurité renforcée : muscler en continu les défenses contre des cybermenaces de plus en plus sophistiquées. Anticiper de nouveaux types d’attaques (rançongiciels, menaces persistantes avancées, attaques par déni de service), développer une culture de cybersécurité dans toute l’administration, mettre en place des mécanismes de réponse rapide aux incidents et coopérer étroitement avec l’ANSI et les organismes internationaux pour rester à niveau.
  • Interopérabilité et intégration : briser définitivement les silos informatiques entre ministères. Déployer une plateforme nationale d’interopérabilité performante, standardiser les échanges de données via des formats ouverts, faciliter la création de services transverses impliquant plusieurs administrations, et appliquer concrètement le principe « Dites-le nous une fois » pour soulager les citoyens de la paperasse redondante.
  • Inclusion numérique : veiller à ce que la transformation digitale profite à tous. Adapter les services en ligne pour les personnes en situation de handicap, prévoir des alternatives pour les citoyens non connectés ou peu à l’aise avec le numérique, réduire la fracture numérique entre zones urbaines et rurales, former les usagers aux outils numériques et éviter que la numérisation de l’administration ne crée de nouvelles exclusions.
  • Renouvellement générationnel : attirer et fidéliser les meilleurs talents IT au sein du CNI dans un contexte de concurrence intense. Capitaliser sur l’expérience accumulée en la transmettant aux jeunes recrues, adapter la culture de travail aux attentes des nouvelles générations, et repenser les parcours de carrière (rémunération, évolution) pour limiter la fuite des cerveaux vers le privé ou l’étranger.
  • Partenariats public-privé : reconnaître que le CNI ne peut plus tout faire seul et tirer parti de l’écosystème numérique tunisien en plein essor. Externaliser certaines activités non stratégiques, nouer des partenariats d’innovation avec des start-ups et entreprises technologiques locales, profiter de l’agilité et de la créativité du secteur privé tout en conservant en interne la maîtrise d’ouvrage stratégique, et contribuer à l’émergence d’un écosystème GovTech dynamique en Tunisie.

La réalisation de ces chantiers sera déterminante pour faire entrer l’administration tunisienne dans une nouvelle ère numérique, plus efficace, plus transparente et plus inclusive.

À l’occasion de son cinquantième anniversaire, le CNI a d’ailleurs réaffirmé sa vision stratégique pour les années à venir : être plus que jamais le partenaire technologique de référence de l’État tunisien dans sa transformation digitale, au service des citoyens, des entreprises et de l’administration elle-même. Pour concrétiser cette vision, plusieurs axes directeurs guideront la stratégie du CNI 4.0 :
Excellence opérationnelle : ne jamais transiger sur la qualité de service des systèmes existants. INSAF doit continuer à verser les salaires de 620 000 agents sans faille ; MADANIA doit être disponible dans chaque municipalité ; TUNEPS doit fluidifier les achats publics ; SINDA doit garantir l’efficacité des douanes. Cette fiabilité absolue reste la base de tout le reste.
Innovation maîtrisée : innover de manière pragmatique. Tester les nouvelles technologies sur des projets pilotes avant de les déployer à grande échelle. L’innovation ne doit pas être une fin en soi, mais un moyen au service du citoyen : chaque technologie sera adoptée en fonction de sa capacité réelle à résoudre des problèmes concrets.
Capital humain et compétences : investir massivement dans la formation pour préparer les équipes aux défis technologiques de demain. Encourager une culture d’apprentissage continu au sein du CNI. Mettre en place des parcours de carrière attractifs pour retenir les meilleurs éléments.
Ouverture et collaboration : renforcer les partenariats avec le secteur privé national, les universités, les centres de recherche et les organismes internationaux. Dans un monde où l’innovation est souvent collaborative, le CNI doit s’inscrire dans un écosystème élargi pour réussir sa mission.
Agilité organisationnelle : adapter en permanence l’organisation interne et les processus pour gagner en réactivité et en flexibilité, sans perdre la rigueur qui fait sa force. Il s’agit de trouver le juste équilibre entre des procédures de qualité et la souplesse d’exécution nécessaire à l’innovation.
Orientation usager : enfin, placer les besoins des utilisateurs finaux (citoyens, entreprises, agents publics) au centre de chaque nouveau service ou système développé. L’objectif est de passer d’une logique centrée sur la production d’applications à une logique centrée sur le service rendu, pour une administration plus simple d’accès et plus proche de ses usagers.

Conclusion – Un héritage et une promesse : La célébration des 50 ans du CNI est l’occasion de mesurer le chemin parcouru et d’entrevoir l’avenir. Cinquante ans, c’est à la fois beaucoup et peu. Beaucoup, si l’on repense à ce 30 décembre 1975 où quelques pionniers se lançaient dans l’informatique administrative tunisienne avec de gigantesques ordinateurs mainframe et une vision audacieuse. Peu, si l’on considère la vitesse à laquelle la technologie évolue et l’ampleur des défis qui attendent encore l’administration dans les décennies à venir.

Au fil de ces cinq décennies, le CNI a traversé différentes époques, surmonté des crises majeures, ajusté ses missions aux évolutions technologiques et aux besoins de l’État. Il a formé des générations de professionnels, développé des systèmes aujourd’hui indispensables au fonctionnement de l’administration, et contribué de manière décisive à la modernisation de l’État tunisien.

Mais au-delà des applications et projets réalisés, l’héritage le plus précieux que le CNI lègue est peut-être immatériel. C’est une culture de l’excellence technique, une rigueur dans l’approche des problèmes, et la conscience que derrière chaque ligne de code se jouent des réalités humaines. C’est cette capacité à innover tout en garantissant la continuité du service public. C’est cette détermination à servir l’intérêt général, même dans un contexte parfois difficile.

Pour nous qui avons eu le privilège d’y travailler, le CNI représente bien plus qu’un employeur ou qu’une étape dans une carrière. C’est une école qui nous a formés, une famille professionnelle qui nous a soudés, un idéal de service qui nous a portés. Le CNI m’a tout donné, il m’a tout appris. Cette affirmation, je la partage avec des centaines d’anciens collègues qui pourraient en témoigner également.

Les cinquante prochaines années apporteront sans doute des révolutions technologiques que nous n’imaginons pas encore. L’intelligence artificielle, l’informatique quantique, ou d’autres innovations aujourd’hui insoupçonnées viendront bouleverser à nouveau le paysage. L’administration tunisienne devra s’adapter, se transformer et se réinventer en permanence.

Dans ce futur incertain, une chose est sûre : le CNI aura un rôle déterminant à jouer. Fort de ses cinq décennies d’expérience et résolument tourné vers l’innovation de demain, il continuera d’accompagner cette transformation. Car au fond, la mission du CNI demeure inchangée depuis 1975 : mettre la technologie au service de l’État et, à travers lui, au service de tous les Tunisiens.

Enfin, il convient de rendre hommage à toutes celles et ceux qui ont contribué à cette belle aventure humaine et technologique. Aux pionniers de 1975 qui ont tout imaginé à partir de presque rien, aux développeurs d’INSAF en 1984 qui ont prouvé que la Tunisie pouvait créer ses propres solutions, aux équipes mobilisées pendant la nuit du passage à l’an 2000 pour garantir la continuité, aux ingénieurs et techniciens qui, jour après jour, maintiennent les systèmes critiques en état de marche – et à tant d’autres dont le nom n’apparaît pas ici mais dont le travail a été tout aussi essentiel –, un immense merci. Grâce à vous, le CNI est devenu une institution dont la Tunisie peut être fière.

Et à celles et ceux qui prendront le relais demain – les jeunes ingénieurs qui rejoindront le CNI et porteront cette mission dans les décennies à venir – on ne peut que dire ceci : l’héritage est lourd, les défis sont immenses, mais l’aventure en vaut la peine. Le CNI a encore de belles pages à écrire, et c’est à vous qu’il appartiendra de les rédiger.

Bon anniversaire, CNI ! Vers cinquante nouvelles années au service de la Tunisie, avec la même passion et la même excellence.


Sources consultées :
– Site officiel du CNI – www.cni.tn
– Archives législatives de la République Tunisienne


Centre National de l’Informatique – 17, rue Belhassen Ben Chaabane, 1005 El Omrane, Tunis – Tél. : +216 71 783 055 – www.cni.tn

50 ans d’expertise et d’excellence – 50 ans au service de l’administration et du citoyen – 1975-2025


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